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Villes mortes

Sociétés & Représentations n°41


Sociétés et représentations



Par une extension radicale et spectaculaire de la ruine classique et pittoresque, la ville morte puise aux mythes de l'Atlantide ou de Sodome et Gomorrhe, mais aussi aux découvertes archéologiques de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle (Herculanum ou Pompéi). Du romantisme de Théophile Gautier au symbolisme de Georges Rodenbach, les villes mortes développent tout au long du XIXe siècle un imaginaire et une poétique de l'archéologie-fiction ou de l’inquiétante étrangeté, dont Freud a exploré la signification dans son interprétation de la Gradiva de Jensen (1903). Entre refoulement et expression du désir, les villes mortes sont l’envers des mégapoles modernes et le revers de la Grande Ville comme emblème du capitalisme triomphant. Rien d’étonnant, dans cette perspective, que Paris consacrée capitale du XIXe siècle (Walter Benjamin) ait été perçue, dans les gravures et les photographies de ses destructions du printemps 1871, comme une ville morte, comparée par certains contemporains à l’équivalent moderne de Pompéi. Promise à un avenir de fantôme, la ville morte procède de l’inconscient urbain, dont les guerres, mais aussi les catastrophes du XXe siècle (Berlin, Hiroshima, Tchernobyl…) ont promu un imaginaire de cités désertées et figées, muséifiées et fétichisées, comme l’a esquissé Mike Davis dans son essai (Dead Cities, 2002). Bien plus qu’un simple décor.

Bertrand Tillier

Bertrand Tillier est professeur d'histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne et chercheur à l’IDHES (UMR CNRS 8533), où il enseigne la culture visuelle et
l’histoire des médias. Conseiller scientifique et commissaire d’exposition, il codirige la revue
interdisciplinaire Sociétés & Représentations. Il a récemment publié Caricaturesque, La
caricature en France, toute une histoire…
, Paris, Editions de La Martinière, 2016.

Collaborations intellectuelles ou scientifiques :

Alexandre Devaux, Bertrand Tillier
Topor, artiste multimédia
Sociétés & Représentations n°44
Vingt ans après la disparition de Roland Topor (1938-1997), son œuvre protéiforme et multimédia continue d'en faire un créateur inclassable croisant les pratiques de l’écriture, du dessin, du cinéma, du théâtre ou de la télévision, sans les hiérarchiser et en leur donnant l’apparence d’un grand jeu labyrinthique.



Valérie Dupont, Bertrand Tillier